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Ecrire pour retrouver ses racines

En psychogénéalogie, les lieux de vie ne sont pas de tout repos

En psychogénéalogie, les lieux de vie ne sont pas de tout repos

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Je ne suis pas près d’oublier mon premier passage à l’école Lamoricière.

À Oran, Algérie, il y a deux Lamoricière : le lycée (de loin le plus connu et aujourd’hui appelé lycée Pasteur) et l’école primaire sur le plateau St-Michel, en face de la gare (aujourd’hui Ben Boulaïd).

 

Mes grands-parents étaient instituteurs à l’école primaire depuis 1953, si je me rappelle bien mes dates, et y sont donc restés une dizaine d’années jusqu’à ce que la famille quitte l’Algérie fin juin 1962. C’est un lieu de vie extrêmement important familialement, puisque tout le monde s’y retrouvait encore après avoir quitté l’appartement de l’immeuble Roblès le matin, quelques pas plus haut, au niveau du pont St-Charles face à la cité Perret.

Quoique… en 1953, la sœur aînée de ma mère n’est pas encore morte et tout le monde habite rue Sidi Ferruch, pile en face de la gare, mais côté ouest, alors que l’immeuble Roblès se trouve au nord. Dans son roman autobiographique non publié “Nadine”, ma mère (qui ne porte pas ce prénom) se rappelle cette sœur qui lui fait coucou de la main du haut du balcon du premier étage de l’école. Elle ne peut pas venir jouer, elle est atteinte de la maladie bleue (mauvaise séparation des parties droite et gauche du cœur) mais la tête fonctionne très bien si j’en juge par quelques écrits stupéfiants pour une petite fille de 10 ans.

On lui demande : “Décrire, en insistant sur les lumières, un rayon de soleil à travers les persiennes”

Réponse hallucinante : “Il est l’heure de la sieste. De mon lit tout en rêvassant j’aperçois tout à coup un rayon de soleil se glisser entre les volets entre-croisés. Une petite poussière fine anime le pinceau lumineux. Les grains dansent, filent avant de plonger dans l’obscurité. On dirait mille petites paires d’yeux qui vous observent et épient tous vos mouvements. On dirait aussi un ciel clair parsemé d’un nombre infini d’étoiles filantes et minuscules.”

La Nature a beaucoup perdu en acceptant de laisser s’éteindre cette enfant à l’âge de 11 ans et demi. Il y avait une graine d’écrivain, c’est évident.

Ce qui est évident aussi, c’est qu’elle savait déjà qu’elle allait mourir. On n’écrit pas ce genre de choses lorsqu’on est bien vivant, tout simplement parce qu’on ne les voit pas. Il faut être entre la vie et la mort pour percevoir “mille paires d’yeux qui vous observent et épient tous vos mouvements” et “un ciel clair parsemé d’un nombre infini d’étoiles filantes et minuscules.”

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Le balcon de l’école Lamoricière à Oran est donc l’un des lieux de vie que je suis impatient de voir lorsque je me rends dans la ville en avril 2014. Probablement parce qu’il s’agit surtout d’un lieu de mort, que j’imagine ma mère enfant levant la tête vers sa sœur en 1953, et que je l’imagine encore faire un mouvement identique en 1954… mais devant un balcon vide. L’absence doit être insupportable.

Et elle doit être insupportable pour tout le monde dans la famille, que ce soit ma mère, son frère, ma grand-mère, ou mon grand-père. Lorsque chacun lève la tête vers le balcon, ce qui fait face, c’est l’absence. Il suffit de se projeter dans la situation pour comprendre le côté intenable de la situation (que ma grand-mère, la plus atteinte par le décès, devra malgré tout supporter jusqu’en 1962). Cela dit, comme les écoles ne sont pas mixtes à l’époque, et que l’école des filles est séparée de l’école des garçons par un mur, j’imagine que le traumatisme est plus fort pour les femmes de la famille que pour les hommes, donc pour ma mère et pour ma grand-mère.

Hypothèse bien sûr… 

Arrive alors avril 2014. L’histoire qui s’est arrêtée en juin 1962 reprend pour quelques minutes épiques… minutes qui m’ont permis de comprendre que les lieux de vie n’étaient pas des lieux de villégiature : les émotions du passé hantent les murs et nous surprennent toujours au moment où nous nous y attendons le moins.

Le 17 avril 2014, c’est journée famille, je suis content, Abdelbaki me guide partout dans la ville parce que j’ai beaucoup parlé des miens sur Memoblog et qu’il connait mes lieux par cœur. Il m’a ramené des tonnes de photos. Éternelle reconnaissance. On file d’abord à Valmy dans l’ancienne maison de mon arrière-grand-mère paternelle, tout se passe bien, puis on file du côté de l’immeuble Roblès où habitait la famille maudite, celle de ma mère, qui venait de vivre le décès de la petite malade. 

Je suis pris de crampes dans l’estomac dans la voiture qui nous ramène de Valmy à Oran. 

 

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Mais je n’ai pas encore conscience de la gravité de la situation, donc j’accorde peu d’importance à l’état de ma santé intestinale… Seulement la situation se dégrade rapidement, et lorsque je monte les escaliers de l’immeuble Roblès, je commence à avoir sérieusement mal au ventre. Abdelbaki frappe à la porte du 6ème étage, une dame répond, mais ne veut pas ouvrir ; elle est seule avec ses enfants, son mari est parti travailler. Tant pis et presque tant mieux. De toute façon, je vais mal, et puis je sens de mauvaises ondes. On va laisser tomber, ce n’est pas grave. L’essentiel est que je sois venu jusque là. Je dois naïvement espérer que les choses vont se calmer en quittant cet appartement familial.

Erreur.

L’école Lamoricière est à deux pas, miracle on va pouvoir y entrer sans trop de problème puisque c’est jour de vote présidentiel, les portes sont grandes ouvertes. Je vais de plus en plus mal. Les élancements intestinaux deviennent violents. Je n’ai pas la moindre envie de tomber malade voire de tomber tout court. Je pénètre dans la cour de l’école, j’avance de quelques pas, et je lève la tête vers le balcon. Je dois voir.

Je dois refaire ce geste sûrement fait des dizaines de fois par ma mère et ma grand-mère dans la cour de l’école des filles, d’abord quand la petite malade était là, puis plus tard, donc je redresse la tête moi aussi pour saluer une absence et tenter de me représenter une petite fille fabuleusement intelligente avec des nœuds blancs dans les cheveux qui secoue la main pour me dire bonjour.

Et puis la tête me tourne. 

Je suis à deux pas de m’effondrer lorsque j’aperçois un petit banc d’écolier à deux places dans la cour. Je m’assois. Abdelbaki s’approche et me demande comment je vais. Pas très fort. Voit-il des toilettes dans le coin parce que je crois que je ne vais pas tenir longtemps ? L’estomac est en train de remonter à la surface. Oui, là, juste derrière moi. J’utilise les dernières forces qu’il me reste pour m’y précipiter, et je rends à César ce qui lui appartient, une vieille histoire sombre et nauséeuse que je devais rapporter aux propriétaires des lieux, 60 ans après la mort d’une enfant surdouée.

Je mettrai quelques heures à me remettre de mes émotions.

Mais déjà, lorsqu’on sort de l’école et qu’on remonte vers la gare, je vais mieux. Je prie juste pour que ce ne soit pas passager. Non. Ce n’est pas passager. Je vais aller de mieux en mieux, même si je resterai fébrile toute la journée, et que je partirai au lit le soir à 21h, tremblotant sous ma couverture, et gavé d’aspirine.

Pour tout le monde, j’ai eu une indigestion. Cela va de soi.

Mais moi, je sais ce qu’il en est.

 

Paul Souleyre.

 

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